Plongée dans les humanités numériques à Berlin

Cette année, mes pérégrinations estivales ne m’ont pas conduite à l’IFLA en Pologne (coucou à ceux qui y sont !) mais « seulement » à l’une des conférences satellites, organisée par la section des Bibliothèques académiques et de recherche conjointement avec DARIAH et LIBER. Cette conférence, qui s’est donc tenue à Berlin du 15 au 17 août, avait pour thème Digital Humanities – Opportunities and Risks: Connecting Libraries and Research et j’étais invitée à présenter l’une des deux « keynotes », l’occasion pour moi de parler du projet Corpus qui est l’un de mes centres de préoccupations phares du moment.

iflaDH

La conférence a commencé par une intervention introductive de Toma Tasovac, directeur du Centre pour les Humanités Numériques de Belgrade à qui a été posée la difficile question : comment peut-on définir les humanités numériques ? Il répond : avec réticence. Les humanités numériques ne sont pas une discipline, mais une communauté de pratiques.

Les présentations de la journée suivante ont brillamment illustré la diversité des pratiques en question, de l’organisation d’un éditathon dans Wikipédia à la création d’une collection d’archives web en histoire de l’art, de l’exploration approfondie d’un poème d’Apollinaire à la création d’un site collaboratif documentant le patrimoine architectural brésilien. Dans ma propre présentation, j’ai donné plusieurs exemples de projets dans lesquels la BnF a été impliquée, qui posent pour la bibliothèque la question de la mise à disposition de corpus numériques massifs dans le contexte de la science numérique (digital scholarship – expression que je trouve plus inclusive que celle d’humanités numériques, car certains des projets sur lesquels nous travaillons ne viennent pas des humanités). Ruth Wallach est revenue sur cette question de savoir « qui en est, qui n’en est pas » en citant Stephen Ramsay : sommes-nous tous des « edupunks » qui faisons des humanités numériques à la mode artisanale, avec les moyens du bord ?

Cependant, en tant que satellite de l’IFLA, cette conférence ne s’intéressait pas aux DH en soi mais en tant qu’elles questionnent le rôle des bibliothèques. Dans sa présentation, Toma Tasovac a appelé de ses vœux des bibliothèques numériques qui offriraient un accès aux textes non pas comme des objets statiques, mais sous la forme de services et de workflow, permettant non seulement de les utiliser de façon flexible via des API mais aussi de reverser les enrichissements réalisés par les chercheurs.

Sur ce dernier point, il prenait l’exemple de l’OCR en rappelant qu’il « ne faut pas avoir honte d’un mauvais OCR » mais qu’il est par contre important de permettre aux chercheurs de le corriger.

Dans ce contexte, les bibliothèques numériques sont vues comme des infrastructures qui doivent permettre aussi bien la lecture rapprochée que distante (close reading, distant reading). Elles partagent avec les DH l’enjeu de l’interopérabilité et de la communication. Certaines données peuvent être d’accès restreint (Toma utilise l’excellent euphémisme shy data) mais il est important d’expliciter les conditions de leur usage par les chercheurs : c’est le but de la future « Charte de réutilisation des données culturelles » que DARIAH et Europeana sont en train d’élaborer. Si ce sujet vous intéresse, je vous engage à répondre au sondage en cours sur les principes de la charte.

S’est également posée la question de savoir quelle formation il serait nécessaire de donner aux bibliothécaires chargés de ces questions. Lotte Wilms, qui travaille au Lab de la KB (Pays-Bas), a présenté un programme de formation sur 5 jours, qui se tiendra à la rentrée, et dont les composants essentiels rappellent fortement ce qui pourrait être la formation de base d’un data librarian...

Si vous souhaitez en savoir plus, voire rejoindre la communauté des « DH librarians », sachez que deux groupes de travail sont en train de se monter, de façon complémentaire : un groupe « libraries » au sein de DARIAH piloté par Tamara Butigan et Sally Chambers, et un groupe « Digital Humanities » au sein de LIBER piloté par Lotte Wilms et Andreas Degkwitz (plus d’infos ici). A suivre donc, l’un des prochains épisodes étant le symposium auquel je participe à Francfort en octobre : New Directions for Libraries, Scholars, and Partnerships: an International Symposium et peut-être plus près de vous géographiquement, la journée d’études de l’ADEMEC à Paris le 14 octobre : Humanités numériques et données patrimoniales : publics, réseaux, pratiques. Venez nombreux, en plus c’est gratuit !

Publicités

Des nouvelles d’Europeana

Du 7 au 9 novembre derniers, j’ai assisté à l’assemblée générale de l’association du réseau Europeana (Europeana Network Association), précédée de la réunion du conseil des membres. Je poste mon compte-rendu ici car comme vous le savez, la participation à l’association se fait à titre individuel : au sein du conseil des membres, je représente l’ensemble de ma communauté (vous tous, chers lecteurs, qui que vous soyez !)

Un petit rappel sur la gouvernance avant de commencer : pour mémoire, Europeana marche aujourd’hui sur deux jambes. La première est son organe opérationnel ou exécutif, la Fondation Europeana, en charge de la mise en œuvre du portail Collections notamment. La deuxième est l’Association, qui rassemble l’ensemble du réseau dans toute sa diversité : bibliothécaires, archivistes, conservateurs de musées mais aussi enseignants, historiens, éditeurs, entrepreneurs de start-ups et simples usagers. L’Association est pilotée par un conseil des membres (Members Council) dont 6 représentants forment le Management Board. Les membres de ce Management Board siègent également au Governing Board de la Fondation : l’instance qui pilote le tout, en lien avec les États membres et la Commission Européenne. En images :

Donc Assemblée générale de l’Association : il s’agit de la grande rencontre annuelle de tous les membres du réseau, qui se tenait cette année à la bibliothèque nationale de Lettonie à Riga.

Parmi les sujets à l’ordre du jour, la nouvelle stratégie d’Europeana suite aux conclusions du conseil de l’Europe en mai dernier. Cette nouvelle stratégie repose sur deux grands axes :
– d’une part, pour les institutions patrimoniales, faciliter considérablement le versement de données dans Europeana,
– d’autre part, moderniser la manière dont les usagers accèdent au contenu, en mettant l’accès sur les usages pédagogiques et les accès thématiques.

Sur le premier point, nous avons eu droit à une présentation du nouveau procédé « operation direct » qui permettra de charger dans Europeana des documents numériques directement via une API très simple ou à partir d’un CMS, par exemple. Ce mode de versement ne se substitue pas au fonctionnement actuel avec les agrégateurs, mais il en est complémentaire. Le rôle de IIIF dans l’évolution du modèle d’agrégation a aussi été plusieurs fois souligné (cf. aussi cette très bonne explication de IIIF en français).
Sur le deuxième point, le portail Collections avec ses 53 millions d’objets numérisés a donc vocation à se trouver un peu en retrait, à l’avenir, par rapport aux collections thématiques comme Musique, Histoire de l’art et bientôt Mode, Photographie, Presse etc. C’est l’occasion d’annoncer que pour la première fois, la Commission européenne se propose de financer des projets de médiation autour des collections numériques d’Europeana (projets à soumettre avant le 15/12).

Bien d’autres sujets ont été abordés au cours de cette assemblée générale. Les collègues américains étaient à l’honneur : ont partagé leur expérience les professionnels de DPLA, du Getty ou encore de NYPL Labs. Il a été également question à plusieurs reprises de Wikidata.
Des questions importantes pour l’avenir du réseau ont été posées, comme celle du mandat donné à Europeana pour faire du lobbying dans le domaine du copyright ou l’évaluation de l’impact de la bibliothèque numérique européenne.
Ajoutez à cela le format « chef’s tables » qui a permis d’aborder un grand nombre de sujets, du design orienté utilisateur à l’agrégation en passant par l’utilisation d’Europeana pour la recherche, et une vingtaine d’« ignite talks » : vous aurez une idée du brassage très large d’idées qui caractérise ce réseau riche et divers.

La conférence s’est terminée sur une table ronde animée par David Haskiya sur le thème « et si tout était à refaire ? » L’occasion de rappeler que même si le résultat est loin d’être parfait, Europeana nous a permis de progresser énormément sur le plan technique et de créer une dynamique autour des contenus numériques culturels. Un effort que la communauté réunie la semaine dernière à Riga est motivée à poursuivre.

Pour en savoir plus :

Communautés et institutions : la cohabitation impossible ?

J’ai eu souvent affaire à cette question ces derniers temps, que ce soit dans le contexte de l’association Europeana, d’IIPC ou encore des projets collaboratifs de la BnF : comment faire cohabiter harmonieusement les modes de fonctionnement radicalement différents d’une institution et d’une communauté ?

Les institutions ont plusieurs atouts dans leur manche. Elles sont organisées, pérennes et souvent dotées de ressources telles que des moyens financiers ou logistiques. Wikipédia ne pourrait pas exister s’il n’y avait pas quelqu’un qui faisait tourner les serveurs et lançait les campagnes annuelles de collecte de dons. Bien sûr, Wikipédia n’existerait pas non plus s’il n’y avait la communauté pour créer, organiser, surveiller et améliorer les contenus. Le succès de l’entreprise repose sur la bonne entente des deux colocataires, qui se répartissent harmonieusement les tâches ménagères (les anglo-saxons utilisent d’ailleurs le terme de « housekeeping » pour désigner les affaires administratives). Pourtant la lourdeur des institutions, avec les règles parfois rigides dont elles sont obligées de se doter pour fonctionner, peut avoir pour conséquence un désintérêt, une désaffection voire franchement une défiance de la part des communautés.
Face à ce problème, on peut avoir rapidement l’impression d’essayer de réconcilier deux colocataires qui doivent vivre dans le même appartement alors que l’un est maniaque et psychorigide et l’autre joyeux et bordélique. Au départ, sur le papier, on a l’impression qu’ils sont faits pour s’entendre : l’un des deux apportera la bonne ambiance, les fêtes et la bonne bouffe, l’autre se chargera du ménage le lendemain et de la bonne tenue du foyer. Sauf que rapidement la colocation vire au cauchemar, chacun ayant l’impression de donner plus qu’il ne retire de bénéfices dans l’opération.

De façon assez intéressante, j’ai dernièrement eu l’occasion de regarder le problème sous les deux angles, à travers mon expérience dans Europeana et dans IIPC.
Côté Europeana, on observe un équilibre (ou une tension, ce qui revient au même) intéressant entre l’institution, représentée par la Fondation qui met en œuvre le portail Europeana Collections, et l’Association, qui est censée représenter les intérêts de la communauté. Lequel des deux est le plus important ? Qu’est-ce qui apporte plus de valeur au citoyen européen, entre un portail donnant accès à cinquante millions de ressources numérisées et une plateforme destinée à dynamiser un réseau de professionnels ? Le produit ou la communauté ? J’ai déjà donné mon avis sur la question…
Côté IIPC, le consortium qui a atteint l’âge vénérable de 12 ans doit aujourd’hui passer d’un modèle institutionnel (consistant à définir des projets puis les financer et les piloter) à un modèle de communauté où les projets émergent d’eux-mêmes et pour lesquels il agit comme un facilitateur. Ce changement de logique est compliqué à opérer, mais essentiel pour sa survie et sa croissance.
Enfin, ma récente visite à la British Library, avec la présentation des communautés qu’ils animent comme le Knowledge Quarter ou le Digital scholarship avec son Labs, m’a permis de mieux comprendre les différences entre la logique institutionnelle, qui repose sur la mise en œuvre de projets ou de produits, et celle qui anime les communautés. Il s’agit vraiment de deux façons complètement différentes d’aborder un sujet ; elles ne sont pas forcément incompatibles mais reposent à plusieurs égards sur des logiques opposées.

Le point de départ : think big
La communauté se caractérise par un concept de départ autour duquel il y a une compréhension partagée du problème qu’on cherche à résoudre. Des concepts comme « open innovation », « digital scholarship » ou « knowledge quarter » en sont de bons exemples.  Une fois qu’on a réussi à mettre tout le monde d’accord sur le mot à utiliser qui va guider la communauté et faire converger les énergies, le reste suit.
Côté projet, on ne part pas d’un concept mais d’un programme, d’un résultat attendu ou livrable. On définit ce qu’on veut construire, puis on met en place le programme qui permet d’y arriver. Les dix minutes passées à choisir un acronyme imbitable qui deviendra la marque du projet pour le meilleur et pour le pire sont rarement une priorité.
Le « programme » qui sert de point de départ au projet est orienté résultat, alors que le concept qui permet de fonder la communauté est centré sur une compréhension partagée du problème (indépendamment des solutions qu’on peut lui apporter).

Les ressources : fund raising vs. call for proposals
Communautés et projets recourent à des méthodes très différentes pour réunir du financement.
Parce qu’elles reposent sur des concepts partagés et puissants, les communautés ont la capacité d’inciter leurs contributeurs à contribuer à la hauteur des moyens dont ils disposent (ou qu’ils souhaitent apporter), qu’il s’agisse d’argent, de moyens en nature (lieux, fournitures, etc.) ou de compétences. Les moyens apportés peuvent être très petits mais innombrables (cas de Wikipédia aussi bien dans la levée de fonds – crowdfunding – que dans la production de contenus – crowdsourcing) ou ponctuels mais énormes (cas du mécénat apporté par de grosses fondations ou entreprises américaines). Ils sont dans tous les cas difficilement prévisibles à l’avance et obligent la communauté à adapter ses actions aux moyens disponibles, en croissance aussi bien qu’en décroissance suivant la conjoncture.
Côté institutions et projets, le modèle qui prévaut est la subvention : on commence par évaluer combien coûte ce qu’on veut fabriquer, on se partage le gâteau entre partenaires en fonction de l’effort que chacun peut mettre et on va voir un tiers pour obtenir la somme. Ce tiers peut être un pouvoir public (tutelle, agence comme l’ANR…) mais ce modèle est aussi très souvent utilisé par les institutions dans leur recherche de mécénat.

Les méthodes de travail : start small, fail often
Cette différence dans la manière de financer leurs activités a bien sûr un impact sur ce que communautés et projets sont capables de produire et la méthode employée pour ce faire. Là où le projet s’impose dès le départ un résultat à atteindre et un calendrier, la communauté préfère lancer une multitude de petits projets, dont certains échoueront, mais ce n’est pas grave. On est dans la logique de l’essai-erreur, le principe étant de concrétiser aussi vite que possible les idées pour pouvoir se débarrasser rapidement de ce qui ne fonctionne pas et laisser grossir les « best-sellers », presque naturellement emportés par leur succès.

Les dépenses : hacking & yacking
De façon tout à fait logique, les communautés ne dépensent pas non plus leur argent de la même manière que les institutions. Se vivant comme des facilitateurs, elles vont consacrer une part significative de leurs ressources à permettre aux êtres humains qui constituent les communautés de travailler ensemble. Et que font les êtres humains ? Ils mangent, boivent, se rencontrent et communiquent. Rien d’étonnant, donc, que dans une communauté les dépenses soient souvent orientées vers des frais de déplacement, de bouche, de communication ou de logistique. Et s’il y a des emplois à financer, ils seront le plus souvent tournés vers ce type d’activité (planification d’événements, etc.). Le reste, la ressource qui produit réellement du travail, est en fait apportée par la communauté. L’exemple typique c’est le hackathon : l’institution ou l’organisateur fournit un lieu sympa, du café à volonté et des pizzas (yacking), la communauté fournit des idées, de la force de travail et des compétences (hacking).
Vu depuis une logique de projet, l’équilibre financier d’une communauté est une aberration. Un projet va en général consacrer 10 à 20% de son budget à sa propre gestion et communication. Le reste sert à financier des emplois, des équipements, du matériel, bref à acquérir ce que la communauté génère par synergie mais sans garantie de résultat. Si on veut des résultats garantis, il faut aussi garantir les moyens. Cela semble logique, en tout cas vu depuis l’institution…

La mesure du succès : empower & engage
La communauté se considère comme un facilitateur : son objectif principal est d’impliquer (to engage) ses membres et de leur donner des moyens (to empower) pour créer les conditions de la concrétisation de leurs propres idées. L’institution, elle, s’approprie les résultats du projet ou le produit, pas forcément au sens de la propriété intellectuelle mais au moins en tant qu’autorité productrice de ces résultats, généralement mesurables au moyen d’indicateurs. L’approche projet donne donc en apparence un retour sur investissement plus concret. Le résultat est un produit visible, tangible, dont l’institution peut revendiquer la paternité. Pour autant, ce produit sera-t-il suffisamment évolutif, maintenable, et tout simplement réussi ? La communauté de ses utilisateurs sera finalement seul juge.
Quand on cherche à mesurer les résultats de la communauté, on peut avoir l’impression d’une situation contrastée, entre quelques grandes réussites fulgurantes d’une part et une multitude d’initiatives dispersées et pas forcément très pérennes d’autre part. De plus, il n’est pas toujours évident de mesurer la part que la communauté a joué dans le succès d’un projet né en son sein.
Au final, les communautés et les projets ont des moyens très différents de mesurer leur succès. L’objectif premier du projet est de réussir, c’est à dire de livrer des résultats qui correspondent à ce qui était annoncé au départ. Les communautés, elles, cherchent à grossir, à engager de plus en plus de gens, sans poser de limites ou d’objectifs.

Finalement, les communautés sont-elles utiles ?
Si vous vous posez cette question, c’est que vous n’avez probablement pas (encore) intégré le mode de pensée qui sous-tend les communautés. Les communautés sont comme les fées : elles n’existent que par et pour ceux qui y croient. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il suffit de taper dans ses mains, mais l’idée est là : parce que leur but premier est de réunir des gens qui partagent les mêmes valeurs et les mêmes buts et sont prêts à y consacrer des ressources (du temps, des moyens, de l’énergie), les communautés n’ont pas besoin de prouver leur utilité pour exister. Le seul fait qu’elles existent crée de la valeur, une valeur parfois difficilement mesurable et observable de l’extérieur mais clairement ressentie par ses membres, qui perçoivent l’apport de la communauté à leur réussite, même si cet apport est difficile à quantifier ou à retracer de manière directe. Cette valeur se réalise parfois de façon concrète dans des ressources partagées qu’on appelle les communs.

Dans leur livre L’âge de la multitude, N. Colin et H. Verdier qualifient la multitude (ce que j’ai appelé ici les communautés, car à mon avis la multitude n’est pas une réalité unique mais plurielle) d’ « externalité positive » : quelque chose qui est en dehors du projet ou du produit, mais contribue à créer de la valeur qui joue en faveur de sa réussite de manière plus ou moins mesurable. Pour eux, le principal enjeu de la transition numérique, pour les organisations, institutions ou entreprises, est d’entrer en synergie avec la multitude. Pour cela, les institutions doivent devenir des plateformes principalement dédiées à permettre à la multitude de s’en emparer et ainsi déployer sa créativité.
Ce modèle qui a fait le succès des Uber, Amazon, Facebook et autres Twitter implique, pour des institutions comme les bibliothèques, de lâcher prise sur un certain nombre choses : les projets et les produits, les indicateurs de performance, la propriété de ce qu’elles créent. Il suppose de se définir comme une plateforme et donc se recentrer sur le service qu’on offre aux communautés, leur permettant d’exprimer leur créativité ; de se poser en facilitateur d’une expérience plutôt qu’en fournisseur d’un produit (en l’occurrence la collection) ; de concevoir ses propres objectifs en mineure et ceux de ses usagers en majeure. C’est ce que les bibliothèques ont commencé à faire avec la notion de « troisième lieu ».

Parce que toute réflexion de fond sur les bibliothèques ramène toujours à cet ouvrage indispensable qu’est La sagesse du bibliothécaire, je vais conclure en reprenant la citation de Michel Melot retenue par Mathilde Servet dans son article : « Pour atteindre son seuil critique, il faut que la bibliothèque ait de nombreux lecteurs et bien d’autres usages que la simple lecture. La bibliothèque n’existe que par la communauté […] [Le bibliothécaire] ne parle pas pour lui-même mais pour la communauté qu’il sert. Il doit en refléter les goûts et les opinions, mais aussi les ouvrir à d’autres. Son choix doit être celui de la pluralité […], cette “bigarrure” qui caractérise les sociétés libres. »

Bye bye, communauté Louvre

Il vous reste exactement une semaine, si vous ne l’avez pas encore fait, pour aller visiter une dernière fois le site Communauté Louvre avant qu’il ferme pour de bon ses portes. Enfin, ses pages.

Créé il y a moins d’un an grâce à une opération de mécénat, le site s’était donné pour objectif de permettre aux internautes intéressés par le musée du Louvre de s’exprimer et de partager leur propre regard sur les œuvres.

Derrière l’affirmation que cette expérimentation a servi à expérimenter des dispositifs qui seront désormais intégrés au site louvre.fr, on ne peut pas s’empêcher de s’interroger sur le constat d’échec, ou au moins de déception que révèle cette fermeture.

Qu’a-t-on appris avec Communauté Louvre ?
On a appris qu’il fallait constituer la communauté avant de construire l’outil, si efficace soit-il. Que le participatif repose non pas sur Monsieur Tout le Monde, mais sur des gens qui ont un intérêt à participer.