Quand on fait une recherche dans Google.com, en la faisant précéder par exemple du mot "books", on se voit maintenant proposer l’accès à des références issues de google print, une à trois en général.
Si on clique sur la référence en question, on arrive sur une page de consultation d’un livre, avec au centre, la page où se trouvent les mots cherchés, surlignés en jaune, avec la possibilité d’avancer ou de reculer de trois pages. A gauche, on voit la couverture du bouquin et quelques liens qui permettent de relancer une recherche dans l’ouvrage ou d’aller sur Amazon et dans quelques autres librairies.
Google’s mission is to organize the world’s information
(la mission de google est d’organiser l’information du monde) nous dit-on sur la page de présentation de Google print. Et c’est bien de cela qu’il s’agit, en effet.
Cette recherche plein texte, lancée sur des pages et des pages de livres numérisés, nous permet de faire sortir du lot au maximum trois résultats, quelle que soit la requête. La consultation des mots trouvés donne accès à un ensemble qui fait au maximum six pages.
Somme-toute, qu’a-t-on obtenu par cette requête ? Dans le meilleur des cas, l’information que ces mots figurent dans un ouvrage que vous pouvez par ailleurs acheter. Je vous souhaite de ne pas vous intéresser aux figues (figs) car Google choisira pour vous, au hasard (???), trois livres qui contiennent selon toute vraisemblance des illustrations (figures, abrégé "figs"…)
Il faut relire Borgès et sa fameuse Bibliothèque de Babel, composée de livres tous identiques (410 pages, quarante lignes par page) qui constituent toutes les combinaisons possibles de caractères des 25 alphabets connus. Cette bibliothèque qui contient virtuellement tous les livres possibles, et parmi eux, probablement, le catalogue de la bibliothèque, les hommes cherchent à la comprendre et à y découvrir les phrases qui ont un sens, car
pour une ligne raisonnable, pour un renseignement exact, il y a des lieues et des lieues de cacophonies insensées, de galimatias et d’incohérences.
La bibliothèque de Babel, elle est « éclairée, solitaire, infinie, parfaitement immobile, armée de volumes précieux, inutile, incorruptible, secrète ». Destinée à survivre à la fin de l’humanité, elle brille par son immensité, sa perfection, et son absurdité.
Tout ça pour dire qu’une bibliothèque (qu’elle soit numérique ou non) n’est pas seulement un lieu où on entasse de l’information pour lancer des recherches dessus. Les deux outils essentiels de la bibliothéconomie, que sont la politique documentaire et la classification, permettent de mettre chaque ouvrage dans un contexte particulier. Dans une bibliothèque, un livre ne peut pas être compris s’il est isolé. Par exemple, la présence de Mein Kampf n’a pas le même sens dans la bibliothèque municipale de Vitrolles au rayon "société" que dans une bibliothèque spécialisée dans l’histoire du XXe siècle au rayon "idéologies" (l’exemple est un peu extrême, et bien sûr fictif, mais assez parlant).
La mise en contexte des ouvrages, dans une bibliothèque, est donc essentielle. Cela signifie que l’on ne s’intéresse pas à un livre parce qu’il contient certains mots, mais parce qu’il contient des idées, une argumentation, une analyse, et parce que cette analyse s’articule avec d’autres livres, qui la coroborrent, la contredisent, l’analysent à son tour.
La mission des bibliothèques n’est pas d’organiser l’information, elle est d’organiser la connaissance : celle qui est produite par les auteurs. Et l’organisation de la connaissance permet de donner du sens à la collection, qui elle-même génère à son tour, par l’intermédiaire des chercheurs qui l’utilisent, de la connaissance.
Je terminerai par une citation de T.S. Eliot (Choruses from the Rock, 1934) :
Where is the wisdom we have lost in knowledge?
Where is the knowledge we have lost in information?
Où est passée la sagesse que nous avons perdue dans la connaissance ? Où est passée la connaissance que nous avons perdue dans l’information ?
L’Internet de demain sera-t-il la bibliothèque de Babel ?
Mise à jour :
Vous avez vu ça, chez Libé ils sont d’accord avec moi :