Petite histoire des classifications

Pour être plus précise, je m’intéresse à trois classifications en particulier : la Dewey, la CDU et la Classification Colon.

En 1876, Melvil Dewey propose la première version de sa classification connue sous le nom de classification décimale de Dewey (CDD ou en anglais DDC). Tout le monde la connaît donc je ne reviendrai pas sur ses principes. Révisée 22 fois, elle est encore très largement utilisée aujourd’hui. Pourquoi ? Essentiellement parce qu’elle est pratique, le cheval de bataille de Melvil étant la simplicité (pour la petite histoire, il s’intéressait aussi à la simplification de l’orthographe – un précurseur du langage SMS…) et son but, donner un moyen de ranger les livres. La Dewey est aujourd’hui jalousement administrée par l’OCLC.
La Dewey est une classification hiérarchique, ce qui n’est pas révolutionnaire même à l’époque ; ce qui est nouveau c’est la notation c’est à dire le fait d’utiliser des décimales pour représenter les différentes classes et sous-classes. Si on augmente le nombre de chiffres, on avance dans la précision de l’indexation. Néanmoins, une utilisation logique dans un but de rangement voudrait qu’on applique la Dewey de manière simple (ce qui n’est pas toujours possible, en fait).

En 1905, les belges Paul Otlet et Henri Lafontaine proposent une première version d’une classification adaptée à partir de celle de Dewey, qu’ils ont conçue dans un objectif modeste : faire un catalogue sur fiches de tous les ouvrages publiés depuis l’invention de l’imprimerie, y compris les articles, la littérature grise et les brevets. Une utopie qui a de beaux jours devant elle, puisqu’on la retrouve aujourd’hui dans les portails documentaires et chez certains moteurs de recherche qui se targuent d’organiser l’information du monde. Le Manuel du répertoire bibliographique universel qui résulte de leur projet est donc, à l’origine, assez proche de la Dewey.
C’est dans sa deuxième édition, entre 1927 et 1933, que cette classification prend le nom de Classification décimale Universelle ou CDU (toujours autant de modestie). Et qu’elle marque sa différence en utilisant, à la place des enchaînements numériques simples de la Dewey, deux nouveaux types de combinaison des éléments : l’extension (barre oblique) et la relation (deux points). L’extension signifie qu’on comprend toutes les notions comprises entre les deux éléments séparés par la barre oblique. Le signe de relation au contraire introduit un rapport entre les deux notions qu’il sépare.
On aboutit à un système complexe qui permet de mieux décrire le contenu des documents, surtout dans un contexte de bibliothèque spécialisée où l’on a la possibilité d’utiliser des classes spécifiques et très détaillées, décrites séparément.

C’est en 1924 qu’un bibliothécaire indien, Ranganathan, qui était aussi mathématicien, essaye de dépasser cette notion de classification décimale hiérarchique en proposant un nouveau concept : les classifications à facettes.
Pour faire très court, on a des facettes principales qui correspondent à des concepts de base. Pour décrire un document, le concept choisi est ensuite décliné en 5 facettes :

  • la Personnalité : l’objet principal du document
  • l’Energie : l’opération subie par l’objet (on pourrait parler d’action)
  • la Matière : une substance ou une propriété
  • l’eSpace : couverture géographique
  • le Temps : la période chronologique.

L’enchaînement de ces facettes est dit : PMEST. On a ainsi des grands concepts (l’Agriculture, la Médecine) qui se déclinent chacun en listes prédéterminées d’objets, d’actions, et de propriétés. L’espace et le temps sont communs à tous les concepts. De nouveaux concepts peuvent être ajoutés, ce qui limite l’obsolescence de la classification.
Le faît d’enchaîner les propriétés toujours dans le même ordre permet d’aboutir à une notation homogène qu’on va utiliser pour ranger les livres. La notation utilise en outre des lettres, des chiffres, des caractères grecs et différents signes de ponctuation, qui lui donnent son nom de Classification Colon.

Que peut-on retenir de ce rapide résumé ?
Tout d’abord, on observe que toute classification se constitue d’une organisation de la connaissance, et d’une notation de cette organisation. Pour rapprocher cela de notre jargon actuel, on a un modèle, et un format pour représenter le modèle.
Plus le modèle est simple, plus il est efficace pour remplir son but premier : la "mise en espace", ranger des livres. Dans un but pratique (le libre accès) on va donc privilégier un modèle médiocre avec une notation simple à un modèle performant avec une notation complexe. La tendance à utiliser les classifications et leurs notations pour décrire précisément et complètement le contenu d’un livre ont cependant conduit, surtout en Europe, à adopter les notations plus complexes en sacrifiant parfois le côté pratique et la mise en espace.
La classification à facettes de Ranganathan invente un concept original avec le système des facettes : des facettes principales pour se placer dans le contexte d’un concept, puis les facettes PMEST pour détailler ce concept. Mais c’est l’obligation d’avoir une notation fixe, pour permettre la mise en espace, qui bloque Ranganathan au final dans un modèle et une notation tout aussi complexes que la CDU, et même pires.
Plus tard, d’autres outils deviennent disponibles pour l’indexation du sujet des documents : les thésaurus. Ceux-ci sont hiérarchiques, comme les classifications décimales, mais leur seul but est l’indexation et ils se débarrassent de la contrainte de la mise en espace.

J’espère déduire de tout ça quelques idées intéressantes sur les ontologies, les taxonomies et les classifications à facettes.

Pour une fois, j’ai pris mes sources dans des vrais livres en papier : la 21e édition abbrégée de la Dewey en français par Annie Bethery (la 22e vient de sortir, mais je ne l’avais pas sous la main), la 6e édition de la CDU, et cet article un peu daté mais intéressant.

10 réflexions sur “Petite histoire des classifications

  1. Oui mais… ;-)))

    …mais il y a une différence entre classification (intellectuelle) et classement (physique).

    La confusion entre les deux est courante. Peut-être que ça vient du fait qu’on emploie le plus souvent, par commodité, un plan de classement (donc pour ranger les documents) dérivé de la classification utilisée.

    Par ex., des cotes qui ne gardent qu’un indice Dewey à 3 ou 4 chiffres.

    A la limite, rien n’empêcherait (mais il faut vraiment être maso ou être passionné de classifications ;-) ) d’employer deux systèmes différents, un pour classer les documents et un autre pour les ranger sur les étagères.

    Mais à l’usage… faudrait s’accrocher !… ;-))

  2. Très intéressant!

    Effectivement, la classification et le classement sont confondus souvent, de même que les indices (intellectuels) et les cotes (physiques)

    aujourd’hui la comparaison fonctionne avec les url et les tags: je l’ai tentée ici: http://bibliobsession.over-blog.com/article-1756202.html

    Cet art bibliothéconomique de rentrer des trucs dans des cases entend finalement lier l’intellect à l’espace, tout comme d’ailleurs avait essayer de la faire M. Cuzin à Paris en inventant un système apellé « Coda » qui faisait correspondre un sujet à une tablette de rayonnage.

    j’y reviendrai dans mon blog. @+

  3. Je suis à la recherche d’informations concernant la cassification CODA (date de création etc.)car je travaille sur les techniques de classement des bibliothèques. Pourriez-vous m’aider ?
    D’avance merci

  4. Je voudrais vous demander chers collègues quelle est la meilleure classification à adopter : la CDD ou la CDU je gère une petite bibliothèque d’établissement d’enseignement supérieur et je ne sais quelle classification choisir. merci infiniment

  5. merci pour cet article j aimerais bien avoir des informations sur l’hisoire des classifications chez les arabes. je vous remercie infiniment

  6. Il y a quelques éléments sur l’origine des classifications chez les arabes dans le livre d’Alberto Manguel, La bibliothèque, la nuit, Actes Sud 2006, pp.57 et suivantes. Il renvoie vers quelques références sur les bibliothèques dans l’Orient antique et médiéval.

  7. Pour continuer dans le sens des ontologies et des thésaurus (en tant que paquets de liens coordonnés)et de leur usage potentiel dans un monde bibliothéconomique de plus en plus numérisé, je vous recommande vivement la lecture de l’article de Carl Lagoze (Bibliothèque de l’Université de Cornnell) « Qu’est-ce qu’une bibliothèque numérique au juste ? », assez récement traduit dans la revue Ametist (http://ametist.inist.fr/document.php?id=87).

  8. Juste pour info : les thésaurus n’ont rien d’un langage hiérarchique ! Il s’agit d’un langage combinatoire. C’est justement sur ce point que classification et thésaurus se différencient …

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