Passerelles

L’un des grands atouts de l’Ecole des chartes, c’est qu’elle forme aux métiers du patrimoine dans leur ensemble : bibliothèques, archives, musées. Attention, je ne dis pas que la formation qu’on y reçoit est suffisante pour apprendre l’un de ces trois métiers, c’est d’ailleurs pour cela qu’il y a les écoles d’application, l’ENSSIB et l’INP (qui ne sont peut-être pas vraiment suffisantes non plus, mais c’est une autre histoire). Mais on acquiert une sensibilité.

Ceux qui, comme moi, éprouvent face à cette pluridisciplinarité une curiosité boulimique, font une thèse sur l’estampe. Cela leur permet d’avoir un pied dans les trois mondes : l’histoire de l’art grâce à l’image, l’histoire du livre grâce aux techniques d’impression, et l’archivistique grâce aux sources.

On découvre alors que ces trois « patrimoines », s’ils ont des points communs, ont surtout une façon extrêmement différente d’aborder leur objet. Prenons (par exemple, et tout à fait au hasard) la notion d’œuvre.
Dans les musées (au sens large, j’inclus aussi le patrimoine architectural, etc.) l’œuvre est souvent un objet unique, caractérisé par une relation intime avec son ou ses créateur(s). Cependant, d’une certaine façon, l’intérêt que l’œuvre suscite fait voler en éclats cette unicité : il y a de multiples reproductions (je n’aime pas beaucoup ce terme, on pourrait dire plutôt représentations, mais ça ferait sûrement débat), l’œuvre a été exposée dans tel ou tel musée, dans telle ou telle exposition, elle a subi des restaurations, etc. et tout cela a pu laisser des traces. Ainsi c’est la « vie de l’œuvre » qui est intéressante, au-delà de l’œuvre elle-même.
Grâce aux FRBR, les bibliothèques se sont à leur tour approprié cette notion d’œuvre, pensant qu’elle aiderait les catalogues à être plus utiles pour les usagers. Mais en bibliothéconomie il n’existe aucun référent matériel, aucun objet physique, qui corresponde à l’œuvre. Par exemple, si on prend Hamlet de Shakespeare, l’œuvre ne se confond pas avec le manuscrit original, ni avec l’édition princeps, ni même avec la première représentation de la pièce. L’œuvre est une notion abstraite, et par là, sujet à de nombreux débats. Au final, l’œuvre c’est la somme de toutes ses manifestations, le tout étant plus que la somme des parties.
Dans les archives, il n’y a pas de notion d’œuvre. Mais à mon avis, ce qui s’en approcherait le plus serait le fonds. Le fonds tient son unité de l’entité qui l’a produit et du processus dont il est issu ; si on s’arrête à cette définition, on peut assez bien remplacer « fonds » par « œuvre ». Toutefois ce qui intéresse tant les archivistes dans la notion de fonds, c’est le contexte : l’idée qu’une pièce dans un dossier ou une série n’est compréhensible qu’en fonction des autres pièces et dossiers qui constituent le fonds.

Au final, cet exemple autour de l’œuvre montre bien que lorsque l’on s’intéresse à l’objet « patrimoine », on rencontre toujours ces problématiques du tout et des parties, mais la logique est profondément différente dans les archives, les bibliothèques, les musées.

En sortant de l’Ecole des chartes, les chemins divergents : les archivistes deviendront des maniaques du respect des fonds, les bibliothécaires seront obsédés par la description de leurs collections et la médiation, et les conservateurs de musée eh bien… Je n’en connais pas suffisamment pour généraliser, mais je peux dire que les spécimens que j’ai côtoyés sont, comme leurs œuvres, uniques en leur genre ;-)
Mais il y a des passerelles. On peut être archiviste et travailler en bibliothèque, cela s’est vu. On peut aussi être bibliothécaire et travailler dans un musée, en tout cas ça se tente ;-) Je ne connais pas d’exemple de gens qui seraient passés des musées ou des bibliothèques aux archives, mais ce n’est certainement pas impossible.
Je trouve que cette compréhension de l’objet patrimonial, et cette conscience des points communs et surtout des différences fondamentales dans l’appréhension de ces objets, est une des richesses essentielles de nos métiers, et sans doute une grande motivation pour tenter l’aventure de passer d’un monde à l’autre.
Le numérique pousse nos professions à rechercher leurs points communs et à essayer de gommer leurs différences, à la recherche d’une mystérieuse et intangible interopérabilité. Toutefois, à mon avis, ignorer les différences de perspective de ces trois métiers conduirait à de grosses erreurs du point de vue des données. Il faut au contraire prendre acte de leurs différences, bien les comprendre, pour pouvoir les interpréter correctement et les restituer dans le monde numérique d’une façon satisfaisante.
Pour le dire autrement : faut faire du Web sémantique en Linked Data, pas du Dublin Core simple en OAI ;-)

3 réflexions sur “Passerelles

  1. Tu vas en bouffer du CRM et du FRBRoo ;)
    Mais avec la créativité ontologique et l’indiscipline de l’art contemporain, pas sûr que ça suffise…
    Tous nos voeux !
    Yann

  2. Si l’œuvre, en tant qu’entité du groupe 1 des FRBR, ne correspond à « aucun référent matériel, aucun objet physique », alors il me semble impossible qu’aucun archiviste y voie jamais quelque chose s’approchant de la notion de fonds. Car un fonds d’archives, en tout cas quand ses composants sont sur des supports traditionnels, est une réalité tout à fait concrète et matérielle, qu’on peut montrer et dont on peut fournir les coordonnées précises, i.e. non seulement une suite de cotes, mais encore l’indication de l’endroit exact où se trouve le fonds. Il y a donc là une incompatibilité fondamentale entre l’approche archivistique et l’approche bibliothéconomique. Peut-être que ça changera quand nous aurons à traiter des fonds purement numériques, mais je n’en suis pas sûr et de toute façon la question ne se pose pas encore in the real life. Bref l’interopérabilité me semble bien partie pour rester intangible ;-)
    PS c’est vrai que parler de « représentation » plutôt que de « reproduction » serait plus pertinent, y compris dans le cadre des archives

  3. Des pistes de réflexion à explorer dans L’Ontologie de l’œuvre d’art de Roger Pouivet ?

    9782711622740

    L’idée de considérer l’œuvre exposée dans les musées comme une représentation mériterait d’être confrontée à ce que Pouivet développe à propos de l’œuvre musicale, dont il subordonne le statut à l’interprétation (la simple partition ne constituant pas la création en œuvre).

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