Un groupe « Bibliothèques et Web de données » au sein du W3C

Le W3C vient d’annoncer le lancement d’un groupe d’incubation « Bibliothèques et Web de données » (Library linked data).
Pour moi, c’est l’aboutissement de plusieurs mois de réflexions, prises de contact, argumentation, maturation, explications, bref pas mal de travail pour aboutir à ce résultat, même si ce n’est qu’un début ! Je suis donc extrêmement heureuse de pouvoir vous en dire plus sur cette initiative.

Pourquoi le W3C ?
Le W3C est le principal organisme de normalisation du Web.
Traditionnellement, les bibliothèques font un important travail de normalisation, soit au sein d’organismes propres à leur communauté (IFLA) soit au sein d’organismes de normalisation traditionnels (ISO, AFNOR). La normalisation est d’ailleurs perçue comme un réel atout de notre communauté.
Aujourd’hui, la tendance est à la recherche de convergence, c’est-à-dire à ne plus faire des normes spécifiques à une communauté, mais des normes valables dans un environnement plus global. S’agissant de technologies de l’information, cet environnement global s’appelle le Web. Il est donc vital que les bibliothèques, aujourd’hui presque totalement absentes de la normalisation au W3C, se mobilisent et se coordonnent pour y participer.
La participation à tous les groupes de normalisation qui travaillent sur des standards potentiellement applicables en bibliothèque est inenvisageable. Ces groupes sont trop nombreux, leur propos est souvent très technique et requerrait de mobiliser fortement les informaticiens des bibliothèques, ce qui est impossible.
L’autre solution était donc de créer une structure, au sein du W3C, correspondant au domaine des bibliothèques, qui leur permettrait de s’exprimer en tant que communauté sur leurs besoins et leurs usages des normes du W3C. C’est le rôle de ce groupe.

Pourquoi un « groupe d’incubation » ?
Un « incubator group » (qui s’abrège en « XG ») a vocation à faire des propositions au W3C sur de nouveaux travaux à démarrer. C’est donc le préalable à toute action plus durable qui pourrait être entreprise au sein du W3C.
Autre avantage, c’est une structure légère à créer : il suffit que 3 organisations membres le soutiennent pour le lancer.
Le Library Linked Data XG va donc travailler pendant un an (jusqu’à fin mai 2011) pour élaborer un rapport dans lequel on trouvera des préconisations pour d’autres actions à conduire sur le plus long terme.

Pourquoi les bibliothèques ?
Du côté des bibliothèques c’était vraiment le bon moment : les formats de demain (RDA notamment) et les projets internationaux majeurs (VIAF par exemple) s’appuient fortement sur les technologies du Web sémantique. Ces actions sont encore expérimentales, jeunes, il est donc temps de les utiliser comme un tremplin pour préparer l’environnement normatif de demain.
Le W3C a été sensible à cette tendance de convergence recherchée par les bibliothèques, et l’intérêt d’un tel groupe n’a fait aucun doute de leur côté.
Cela ne veut pas dire que les autres acteurs « proches », c’est-à-dire principalement du monde patrimonial (archives, musées, etc.) ou de l’édition (éditeurs, libraires…) sont exclus de notre réflexion, bien au contraire. Simplement il fallait se fixer un objectif raisonnable et atteignable, d’où le choix des bibliothèques comme point de départ. Le rapport du groupe devra contenir des recommandations sur les modalités de rapprochement avec ces autres communautés.

Pourquoi le Web de données (Linked Data) ?
Nous avons hésité à focaliser le groupe sur le Web sémantique, mais nous avons finalement préféré le Web de données pour deux raisons.
Déjà, le Web sémantique est un terme dont l’ambiguïté pose problème, même dans les communautés supposées connaître ces technologies. C’est un fait qui est même reconnu au sein du W3C.
Mais surtout, le choix de faire référence au Web de données implique que la problématique du groupe sera l’interopérabilité globale des données de bibliothèques sur le Web, et pas seulement le Web sémantique. Le Web de données inclut la réflexion sur des standards du Web qui ne font pas uniquement partie de la sphère du Web sémantique (comme HTTP ou les URI).
Tout ceci est expliqué dans la charte du groupe.

Qui fera partie de ce groupe ?
Ce groupe a été initié par des acteurs majeurs du monde des bibliothèques, comme la Library of Congress, OCLC, et Talis, et du domaine du Web sémantique comme le DERI, l’Université libre d’Amsterdam, l’Université Aalto à Helsinki, etc.
Tous ces acteurs, ainsi que tous les membres du W3C, peuvent de droit nommer des représentants dans le groupe. De plus, les présidents du groupe peuvent faire appel à des experts invités, même si ceux-ci n’appartiennent pas à une organisation membre du W3C. Le W3C devrait publier bientôt un appel à contributions pour enclencher ce processus de nominations.
Le groupe a trois co-présidents, Tom Baker, Antoine Isaac et moi-même. Nous espérons être rejoints par une vingtaine de participants actifs (qui assisteront aux téléconférences hebdomadaires et rédigeront les documents). Mais la communauté qui va se créer autour du groupe sera beaucoup plus importante : tout le monde pourra suivre la progression de ses travaux, via le wiki et la liste de diffusion publique.

Et maintenant ?
Et maintenant, au travail. Nous avons un an pour faire un bilan de l’état des technologies du Web de données appliquées dans le domaine des bibliothèques, identifier des acquis et des pistes de travail, mettre les acteurs en présence, construire une vision qui fasse l’objet d’un consensus. Je crois que cette année va passer très vite. Si mon blog reste un peu trop silencieux, rendez-vous sur le site du W3C…

4 réflexions sur “Un groupe « Bibliothèques et Web de données » au sein du W3C

  1. Félicitations, c’est clairement un pas dans la bonne direction : au moins on sort du huis clos entre bibliothécaires.
    Ce qui m’intéresserait beaucoup, ensuite, ce serait de savoir s’il y a une réflexion, dans ce cadre ou ailleurs, au-delà des questions de normalisation, sur le business model qui *doit* sous-tendre ces évolutions si on veut que tout ça entre un jour en application dans les bibliothèques en général, grandes et petites. La partie « mettre les acteurs en présence » du programme ci-dessus inclue-t-elle ce type de démarche?

  2. @Synt4X3rr0r : notre objectif n’est pas de créer de nouvelles normes techniques, mais de réfléchir aux moyens qui faciliteront l’adoption par la communauté des bibliothèques de celles qui existent. Un des moyens peut être de créer des normes mais ce n’est pas le seul.
    Et @Nicomo : oui, discuter des problématiques liées au modèle économique nécessaire pour permettre une telle évolution me semble tout à fait pertinent.

  3. Bravo !
    J’espère que ça va marcher, et qu’au final vous allez réussir à faire émerger – non pas juste une norme de plus – mais un véritable standard qui fasse consensus et dépoussière un bon coup les normes fossiles datant de la préhistoire :)
    Jusqu’à maintenant on avait soit l’un, soit l’autre : soit des standard (enfin, standard … pour les bibs) complètement obsolètes, soit des normes récentes mais peu implémentées.
    L’influence du W3C ne sera pas de trop pour tendre vers quelque chose qui soit les deux à la fois.
    Après, pour que la mayonnaise prenne et que le fruit de ces efforts louables soit réellement appliqué c’est sûr que ça sera pas une mince affaire, et que pondre des spécifications techniques – aussi pertinentes soient-elles – ne suffira pas.
    Malheureusement, j’ai un sérieux doute sur la volonté des principaux éditeurs de SIGB (parce que c’est principalement de ça dont il s’agit quand on parle d’application dans « les bibliothèques en général ») à respecter les recommandations du W3C ou même tout simplement à évoluer dans le sens de l’interopérabilité et/ou de l’accessibilité (voir à évoluer tout court … ).
    J’ai également de sérieux doutes sur la capacité des bibs à peser ensemble de tout leur poids pour forcer ceux-ci à agir dans leur intérêt.
    Pour moi, le salut viendra soit de décisions politiques fortes (on peut toujours rêver : peut-être qu’un jour les tutelles réaliseront tout le fric qui leur est pompé par des éditeurs dont ils sont captifs et imposeront au bibs d’utiliser des logiciels et des formats interopérables … on peut toujours rêver) soit – et ça me semble plus probable – d’une forte pression concurrentielle (ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui) si le reste de l’industrie informatique s’empare enfin de ce marché de niche qui sera peut être plus intéressant et plus à sa portée s’il se met à utiliser des technologies « normales ».

    Bon courage, et faites-nous rêver ! :p

  4. J’avais bien compris. Mais l’appui officiel du W3C peut contribuer à élever une norme existante déjà existante (parmi tant d’autres) au rang de véritable standard et ça ne serait pas du luxe …
    Bon courage en tout cas.

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