La numérisation de la Licorne

Ce matin avec mon petit déjeuner, j’ai savouré un article passionnant qui raconte l’aventure de la numérisation des tapisseries de la Chasse à la Licorne du Cloister’s Museum de New York.

Tout commence en 1998 au moment où on décide de rénover la salle où les précieuses tapisseries sont présentées. On en profite pour les rappatrier au Metropolitan pour les restaurer. Lorsqu’on les retire de leur cadre, on s’aperçoit que le dos des tapisseries, jamais exposé donc parfaitement protégé, est le miroir du recto mais avec des couleurs chatoyantes. On décide alors de numériser les tapisseries, recto et verso.

Un mécanisme compliqué est mis en place pour photographier les tapisseries, mètre carré par mètre carré (si je ne m’abuse sur les conversions de système métrique), avec des recouvrements qui doivent permettre de reconstituer virtuellement l’image complète. Les tapisseries sont posées horizontalement, face vers le bas.

Résultat de l’opération : deux semaines de prises de vues, 200 CD de photographies en haute résolution, prises dans les meilleures conditions techniques possibles. Et pourtant, au moment de reconstituer les images, impossible de faire converger les recouvrements d’images. Les images sont trop nombreuses et trop lourdes, mais même en les dégradant, on n’arrive à rien de satisfaisant et l’équipe abandonne.

En 2003, deux mathématiciens spécialisés dans le traitement des images numériques ressortent les CD et se penchent à nouveau sur le problème. D’abord, ils pensent que les photos ont été mal prises ou modifiées. Puis ils en viennent à cette conclusion : les tapisseries de la Licorne, présentées verticalement pendant tant de siècles, et tout à coup placées à l’horizontale, ont changé de forme, se sont relaxées, ont respiré, se sont contracté. Les fibres ont tourné et bougé. Les tapisseries faites de laine, sont des objets en trois dimensions, liquides, vivants. Entre chaque prise de vue, ces imperceptibles mouvements du matériau ont faussé l’exactitude du cadrage et transformé ce qui devait être une simple opération de puzzle numérique en véritable cauchemar.

Je vous passe les détails de l’équation nécessaire pour rétablir l’uniformité des images numériques. La morale de cette belle histoire, c’est que l’oeuvre ne se laisse pas capturer si facilement sous forme de zéros et de uns. Elle se tord, résiste, et dans sa sublime inexactitude, elle vit.

Merci à Digitization 101.